Je m’intéresse à la bombe de peinture aérosol en tant qu’outil artistique.
Cet outil moderne offre la possibilité de décoller du support vers l’infini… La sensibilité de son souffle matérialise le mouvement du corps dans l’espace, et cette spatialité se traduit par une densité de pigments, allant de la brume à la vague. C’est la distance entre le peintre et son support, la rapidité de son mouvement, qui définissent les « traits » de sa personnalité.

Cet outil n’invite pas seulement à peindre avec le corps, il est aussi lié directement à un phénomène d’expression libre et spontané à l’extérieur des cadres et des conventions, on ne saurait l’étudier sans prendre en compte le contexte socio-culturel qui accompagne son utilisation.

Ces nouvelles capacités techniques inspirent de nombreuses générations de jeunes esprits libres à sortir s’exprimer en peinture dans la vie, et à littéralement laisser une trace de leur passage. Cette pratique égocentrique rencontre immédiatement l’opposition de la communauté et en conséquence de ce rejet, cette expression devient de plus en plus sauvage. Dans ces circonstances, le peintre lui-même se trouve sous pression, et c’est cette pression qui le pousse à agir avec ardeur.

Un trait spontané, vif, est jeté sur la surface – on pourrait appeler ça le tracé direct – une peinture formée par ce contexte d’interdiction.

Le changement d’espace de l’extérieur dans son état sauvage vers l’intérieur dans le système des galeries, implique naturellement une mutation, une synthétisation : privée de sa liberté, sous quelle forme peut-on regarder cette peinture ?

Je me concentre depuis quelque années sur la diffusion vaporeuse du fatcap, cet embout de bombe de peinture au large diamètre qui permet de couvrir un maximum de surface en un minimum de temps. Le concept du fatcap est exagéré, le trait interprété à la main point par point, surdimensionné. J’amplifie ainsi son tracé afin d’en étudier sa substance. Ce processus pictural nécessitant une infinie patience, il devient alors contraire à la forme qu’il exprime, qui reflète, quant à elle, une énergie rapide, explicite et crue.

A l’inverse de cette diffusion vaporeuse, quand le geste est collé à son support, s’opère une telle accumulation des pigments que le plat devient volume. Les pigments agglutinés deviennent des vagues qui prennent forme par le souffle de la bombe.
Le trait devient alors rivière, dans laquelle la vitesse du geste influence les courants.

Je capture le mouvement de la vague avant qu’elle ne s’aplatisse sur le support ou ne coule, et je la fige sous la forme d’un bas-relief qui s’étale sur le mur.
Libre de son châssis, l’architecture est alors sa seule limite. Je veux réaliser une peinture qui n’adhère pas à son support, une peinture qui resterait éternellement fraîche.

Un geste qui resterait comme figé dans le feu de son action !

Je souhaite ainsi mettre en lumière la contradiction de vouloir transposer le graffiti illégal sur une toile dans un contexte économique légal, et souligner l’idée de contrôler une expression primaire, brute, de la dompter, la manipuler dans un espace limité, un cadre. Ainsi, s’approprier le « sauvage », comme un trophée de chasse.

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